Le Temps du Rêve des aborigènes d'Australie

Il y a des rêves comme ça, qui murmurent longtemps, qui restent tout près en vous chuchotant l'âme, maintes et maintes fois. Et si d'aventure un jour on leur prête le cœur et l'oreille, ils pourraient bien se risquer à nous tendre la main et nous emmener jouer dehors avec eux. 

Mon rêve était de rencontrer les peuples du rêve autour du monde, ceux qui donnent voix, attention et foi aux rêves et agissent d'après eux pour le plus grand bien de l'ensemble de leur communauté.

Je me laisserais donc guider par ce rêve, donnant carte blanche à mon intuition et agissant d'après elle, sans poser de questions, balançant par dessus bord idées préconçues, peurs diverses et croyances limitantes pour suivre sans douter la voix de mon Rêve.

Et je commencerais par ce qui pourrait être le pays d'origine du Rêve, l'Australie aborigène. Île-continent, terre d'ancêtres et d'anciens où la plupart des paysages défie toute notion de temps et d'espace. Ici, L'immense est chez lui partout. Dans les terres rouges des déserts du Centre, où l'on peut parcourir 3000 kilomètres dans la poussière ocre sans croiser d'autres êtres vivants que la Terre, quelques kangourous, émeus, lézards ou serpents. Dans le grand Sud sauvage, où l'on s'attend à chaque moment à voir surgir des brontosaure broutant tranquillement les feuilles des karris géants. 

Partout, la nature y est puissante, indomptable, redoutable parfois, intacte, presque toujours.

Depuis plus de 50000 ans, les Aborigènes ont survécu sur une des terres les plus inhospitalières du globe. Non pas en l'apprivoisant ou en la soumettant, mais en en faisant partie, si totalement, qu'ils en devinrent les gardiens spirituels. Génération après génération, ils tracèrent de cette terre une cartographie spirituelle et geographique, sur les roches, dans les grottes, sur le sable, sur leurs corps, sur les objets, assurant la continuité dans le présent avec la pensée magique et sacrée de l'origine. 

L'origine. Tjukurrpa. Le Temps du Rêve. Qui fait référence non pas aux rêves de nuit mais à un temps hors du Temps, un temps mythologique où le monde fut créé par les esprits-ancêtres. Lorsqu'ils émergèrent de l'informe, puis des mers, du ciel, de la terre, ces créatures voyagèrent sur le pays, formant les plis de la terre, les trous d'eau, les montagnes, tous les paysages. 

Ces ancêtres étaient comme des humains mais pouvaient changer de forme, en animal, en plante ou être la fois mi-animaux, mi-humains. Ils enseignèrent aux premiers Aborigènes les langues et les lois. Ainsi chaque élément du paysage a une histoire, un Rêve qui raconte son origine. Telle montagne est le lieu où le Grand Serpent a donné tel enseignement. Ces histoires se chantent, se peignent, traversant l'immense pays en 'songs lines', à la fois repères géographiques, lois relatives au vivre-ensemble, droits et obligations, éléments pour survivre dans le bush, codes totémiques. Sorte de réalité multidimensionnelle et kit de survie, le Temps du Rêve est le présent, le passé et le futur au même moment et contine d'exister jour après jour, grâce à ceux qui en peignent les rêves. 

Les rêves sont des histoires écrites en peinture. Chaque fois qu'un artiste peint l'un des rêves dont il est le gardien, il transmet ce Temps de l'origine au présent.

Pendant des millénaires, ils les écrivirent sur le sol, dans les roches ou sur leurs peaux, lors de cérémonies où la communauté fait revivre les histoires de la Création, faisant appel à une mémoire commune, dynamisant et resserrant par là-même les liens sociaux et le sentiment d'appartenance à plus vaste que soi. 

Ils l'écrivent aujourd'hui avec des bâtonnets en bois, des tiges d'herbe, des pinceaux, avec des ocres de roches pilées ou de la peinture açrylique.  Chaque Rêve est un bout de Terre, hérité d'un parent, proche ou lointain, dont l'héritier devient responsable et qu'il se doit d'entretenir, de diffuser, puis de léguer à son tour à ses descendants. 

Le Temps du rêve est le Temps hors temps, l'instant présent, pour toujours. Par lui, esprit et âme, animaux et terre, hommes et ciel, tout est interconnecté, interdépendant. 

Tout est un.

Virginie PolsComment